LIEUX DE CULTE
Saint-Simon
Saint-Pierre-aux-Liens
Saint-Paul
Saint-Joachim
 
Sainte-Anne-du-Bocage
 

     

 

Jean Vanier

 

Un témoin d'aujourd'hui

Jean Vanier

« L'important est de retrouver, d'écouter la personne handicapée pour que des liens réels se créent.  Ainsi on se connaît, on s'aime et on ne laisse plus seule la personne, on cherche à porter les fardeaux les uns des autres, à s'encourager pour progresser. »

 

Jean Vanier naît dans une famille de cinq enfants, le 10 septembre 1928.  Il est le fils de Pauline Vanier et du général Georges Vanier qui fut gouverneur général du Canada. Il fait ses études secondaires et collégiales en Angleterre et au Canada.  En 1942, il entre au Royal Naval College à Dartmouth en Angleterre.  À 20 ans, il est officier de marine.  Il sert sur le Magnifient, le seul porte-avions canadien à ce moment. Mais déjà tout ce style de vie ne l'emballe plus guère.

En 1950, il démissionne de la marine.  Les années qui vont de 1950 à 1962 seront pour Jean Vanier des années décisives.  Sa recherche est partagée entre des essais de vie communautaire, surtout en milieu défavorisé, et une réflexion spirituelle par des études.


En 1964, en France, l'occasion lui est donnée de faire l'essai d'un nouveau genre de communauté.  Il s'installe dans une petite maison à Trosly-Breuil, tout près de Paris, avec Raphaël et Philippe, deux déficients mentaux.  Abandonnant sa carrière universitaire, Jean Vanier s'engage pour le reste de sa vie avec des personnes blessées dans leur intelligence.  Il était au rendez-vous de Dieu.

 

Son engagement est maintenant connu mondialement par les foyers de l'Arche, le groupe Foi et Lumière et les mouvements Foi et Partage.  Aujourd'hui, les communautés se multiplient dans une cinquantaine de pays des cinq continents.

Conférence de Jean Vanier

au Sanctuaire Sainte-Anne-du-Bocage de Caraquet, N.-B. le 17 juillet 2001, à l'occasion de l'ouverture de la neuvaine de Ste-Anne

« Ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi. »

Je suis très content d'être ici pour ce rassemblement qui prépare la fête des grands-mères. En vous voyant ici, je devine qu'il y a au moins quelques-unes qui sont grands-mères parce que c'est la neuvaine pour la grand-mère de Jésus que nous commençons. Ça devait être quand même quelque chose d'être la grand-mère de Jésus. Nous ne savons pas si elle a pris le petit Jésus dans ses bras, mais nous savons par une longue tradition, qu'elle était la maman de Marie. Alors, je voudrais commencer simplement: c'est la fête des grands-mères.

C'est très doux de vous parler de ce qui est maintenant l'essentiel de ma vie: vivre avec des personnes avec un handicap. Serge vous disait que depuis 37 ans maintenant j'ai le privilège de vivre en communauté avec des personnes ayant un handicap. Nous avons maintenant à partir de ce petit commencement de l'Arche en 1964 120 communautés à travers le monde dont 26 au Canada et pas encore dans le Nouveau-Brunswick . Alors c'est étonnant! Il faut faire quelque chose mais c'est les gens du pays qui font surgir des communautés. Il y aura une communauté qui va naître à St-Jean. Mais les acadiens, où est-ce qu'ils sont? Enfin, c'est à vous de voir l'importance.

Ce que je veux vous dire, c'est comment le fait de vivre avec ces personnes avec des handicaps parfois très fragiles et faibles m'a transformé. J'ai eu le privilège avant d'arriver ici d'être avec Zoël, qui est du coin, et qui m'a présenté Anita que peut-être certains d'entre vous connaissent. Cette jeune fille était en classe avec Zoël et elle a eu la sclérose en plaque à l'âge de 25 ans. Elle est maintenant alitée et ne peut que parler avec les yeux. Elle a un tout petit regard, un sourire; je l'ai trouvé très beau, étonnant et ce moment étonnant ça touche quelque chose de très profond sur le mystère de l'être humain: la faiblesse de l'être humain, je dirais, la faiblesse de chacun de nous. Vous savez comme moi que nous commençons la vie dans un état de très grande faiblesse. Un petit enfant vulnérable ne peut pas se défendre, c'est petit et fragile. Ça c'est notre entrée dans la vie, et pour la sortie de la vie c'est la même chose. L'histoire de nos vies, c'est que nous commençons dans une très grande fragilité pendant un certain temps, nous nous fortifions physiquement, psychologiquement spirituellement, moralement, humainement, en arrivant à assumer des responsabilités, à faire des choses et puis vient le temps de l'affaiblissement. On perd ses cheveux, sa santé, sa mémoire et on entre dans la dernière faiblesse de l'être humain. C'est ça, je dirais, la voie que nous prenons tous. Mais certains deviennent fragiles plus tôt à travers une maladie, à travers un accident, à travers ce mystère de l'être humain où se mélangent faiblesse et force.

Nous sommes dans une culture qui favorise la force. On oublie les gens plus fragiles; je crois que dans votre pays vous avez gardé des qualités, je dirais, humaines qui sont très importantes et je souhaite que vous puissiez toujours garder ces qualités. En venant de Bathurst, je voyais les villages, petits, les petites maisons. Il y a quelque chose de profondément humain. C'est beau, pas seulement le soleil, parce que j'imagine que ce n'est pas toujours comme cela, la mer, les lacs, les arbres... vous avez un très beau pays et un très beau peuple. Comment conserver cette réalité humaine, comment découvrir ce que ça veut dire être des êtres humains dans un monde qui encourage la puissance, la montée en grade?

Je voudrais vous parler ce soir d'un petit gars qui s'appelle Antonio, qui était dans ma communauté pendant six, sept ans et qui est mort depuis quelque temps. Il avait passé 20 ans à l'hôpital à partir de sa naissance. Quand il est venu chez nous, il avait 20 ans et il ne pouvait pas utiliser ses bras et ses jambes; il ne pouvait pas parler, ni manger seul, et puis il avait une particulière pauvreté puisqu'il devait être nourri par une sonde dans l'estomac, et souvent il avait besoin d'un surcroît d'oxygène. Nous avons eu le privilège de l'accueillir. Ce qui était étonnant chez Antonio c'était son regard; il était très beau et quand on s'approchait de lui et qu'on l'appelait par son nom «Antonio», il ne fallait pas dire Antoine, son regard s'illuminait. Il était vraiment très très beau et chez lui il n'y avait ni colère ni dépression. On disait souvent «Il est un être qui nous apprend à nous accepter tels que nous sommes.» Parce qu'il s'était accepté merveilleusement, on sentait beaucoup de paix et de joie dans sa pauvreté et dans sa petitesse. Bien sûr, de temps en temps il se mettait un peu en colère si on ne s'occupait pas assez de lui ou si le bain était trop chaud, trop froid, des choses de cette ordre-là. Mais il nous avait révélé quelque chose de très important: nous accepter nous-mêmes comme nous sommes.

Chez Antonio, l'handicap était très visible; il ne pouvait utiliser les bras, les jambes, il ne pouvait pas parler. Nos handicaps, mes handicaps sont beaucoup moins visibles. Nos handicaps sont souvent des handicaps au niveau de la relation, la peur, la peur de quoi? la peur de ne pas être aimé, la peur de souffrir, la peur d'être abandonné, peut-être la peur de vieillir, la peur de souffrir, la peur de la mort. Et en chacun de nous il y a beaucoup de peurs et cette difficulté au niveau relationnel, difficulté à pardonner quand on a été blessé ou quand on est mis à l'écart. Comme il y a une très grande fragilité en chacun de nous, Antonio m'apprenait que la grande sagesse humaine, c'est de m'accepter tel que je suis avec l'âge que j'ai, avec les fragilités que j'ai, parfois avec mes difficultés relationnelles, difficultés à pardonner. Ne pas me fermer dans une sorte de certitude que je suis bien. Vous savez, aucun de nous n'est bien; on est tous des pauvres parce qu'on chemine vers la faiblesse finale. Il y a aussi nos fragilités de chaque jour, la difficulté que l'on peut avoir en famille, le rapport entre l'homme et la femme, les parents et les enfants, les voisins. Comment on fait des jugements sur les gens, les préjugeant? Comment on rejette certaines personnes? On découvre cette difficulté relationnelle et nos handicaps relationnels. Nous avons besoin pour aimer, d'accueillir l'autre comme il est, et de s'accueillir soi-même. Antonio était un homme qui avait beaucoup d'amour, et cet amour n'était pas un amour de générosité. Vous savez ce que c'est qu'être généreux: quand on possède des biens et qu'on les donne à quelqu'un qui en a moins. La générosité, c'est un supérieur en face de quelqu'un qui a moins de chose. Je ne dis pas inférieur, mais c'est très souvent un mouvement à sens unique: je donne, je donne des choses. Antonio ne pouvait pas donner; il n'avait rien et même s'il avait des choses comment aurait-il pu les donner puisqu'il n'avait pas de langage, ni bras? Il passait son temps dans une chaise roulante qui était plutôt un lit roulant c'est dire qu'il avait un autre type d'amour que nous, nous avons plus de difficulté à vivre. Il n'avait pas l'amour-générosité, il avait l'amour-confiance. La confiance, c'est une sorte d'amour extraordinaire: on ne donne pas des choses, on donne son coeur, on fait confiance à Jésus. Est-ce qu'on a vraiment confiance en Jésus? Est-ce que nous croyons qu'Il veille sur nous et qu'Il nous aime? Qu'Il nous appelle à grandir et d'être son visage sur cette terre qui est pleine de souffrances et de difficultés?

Confiance les uns dans les autres, confiance de pouvoir dire ce que je vis. Quelques fois, quand je rencontre des jeunes, je leur dis: « est-ce qu'il y a quelqu'un en qui tu as confiance quand tu sens des choses difficiles en toi, des colères, des violences, des dépressions, des fragilités psychologiques? Est-ce qu'il y a quelqu'un avec qui tu peux parler?» Es-tu quelqu'un en qui des gens peuvent avoir confiance? Ce qu'on te dit, tu le gardes dans le secret de ton coeur et tu le portes à l'intérieur de toi, confidentiellement?

Antonio était quelqu'un d'assez étonnant, c'est pourquoi nous avons beaucoup pleuré sa mort, après six ans chez nous. Si vous étiez venus, vous auriez sûrement été touchés par lui, par la façon dont il regardait avec amour, par son sourire et son visage. Il était dans une maison où il y avait cinq autres personnes comme lui, avec de très lourds handicaps et cinq ou six personnes qu'on appelle des assistants, des jeunes qui viennent passer un an ou deux ans chez nous avec quelques anciens dans la communauté. Si vous aviez eu l'occasion de parler avec un des jeunes assistants et que vous lui aviez demandé: «Comment vivez-vous? Est-ce difficile de vivre avec Antonio?» Vous auriez peut-être été étonnés d'entendre probablement un jeune vous dire «Vous savez, Antonio a changé ma vie, il m'a transformé. Comment? Je viens d'une société où il faut réussir, monter en grade, où il faut lutter et parfois être agressif, l'important c'est le succès. Antonio, lui, m'a fait entrer dans un autre monde où chaque personne est importante, où chacun est très différent, a un don. Antonio avait aussi un don.» J'ai découvert à l'intérieur de moi plein de préjugés et j'ai découvert aussi la communauté qui est à l'écoute de chacun. Je vois maintenant qu'avant j'étais très replié sur moi-même, avec un besoin de succès. En vivant avec Antonio, il m'a fait entrer dans un autre monde.

Vous savez qu'aujourd'hui beaucoup de jeunes et moins jeunes sont perdus. Certains d'entre nous ont un certain âge, comme moi, et les repères que nous avions à 20 ans ne sont pas les repères qu'ont les jeunes d'aujourd'hui: Par exemple la vie familiale, la vie sexuelle, la vie religieuse, l'Église, etc. Oui, les repères sont tous différents. En écoutant les jeunes, je trouve que beaucoup sont très angoissés. Notre monde est un monde très vulnérable. Au siècle dernier, tout le monde savait que ça irait mieux avec la science. Aujourd'hui c'est pas pareil! Nous commençons à prendre profondément conscience que ce n'est pas la science qui va changer le monde. Ce n'est pas l'économie, mais un changement de coeur.

Alors les jeunes qui viennent chez nous découvrent d'autres repères. Ils diront: «Ma vie est changée depuis que j'ai rencontré des gens faibles. Je suis venu à l'Arche parce que je croyais faire du bien à des personnes avec un handicap et je découvre maintenant que ce sont eux qui me font du bien, qui me changent, qui me font pénétrer dans un monde relationnel de l'amour. Je commence à découvrir la foi à partir de cette écoute du pauvre, du fragile, de la personne en difficulté.» Cette histoire d'Antonio vous rappelle peut-être ce que nous vivons, ce que moi j'ai découvert sur ce mystère de l'amour de Jésus pour chacun et chacune de nous.

Il y a quelque temps, un petit garçon de 11 ans avec un handicap faisait sa première communion et c'était une très très belle liturgie. Après la célébration, les membres de la famille et ses amis avaient été invités à se retrouver pour une petite fête. L'oncle, qui est aussi le parrain, dit à la maman: «Qu'elle était belle la liturgie! La seule chose qui est triste c'est que lui, il n'a rien compris». Le petit garçon, content, avec des larmes sur les yeux, répond : «Ne t'inquiète pas Maman, Jésus m'aime comme je suis. Je suis important pour Jésus, pour Dieu». Est-ce que chacun de nous peut dire «Jésus m'aime comme je suis»? Ou « est-ce qu'il y a une sorte de danger que Dieu ne puisse pas m'aimer parce que je suis trop moche?» Non, ce n'est pas vrai! Je crois que le grand secret révélé par les personnes avec un handicap c'est que nous avons chacun nos handicaps, notre histoire, nos difficultés relationnelles, nos échecs, nos réussites.

Nous avons deux communautés en Haïti. Haïti, c'est peut-être le pays le plus pauvre du monde. Il est peuplé par des gens qui sont reconnus comme esclaves. Comme on m'avait demandé de parler à un groupe de 500 jeunes sur mon espérance, je leur ai dit: « au fond ma seule espérance, ce sont les gens, leurs coeurs.» Moi je suis quelqu'un qui a vu des gens changer, se transformer; des personnes fragiles avec un handicap qui étaient enfermées dans la colère et la dépression ont su progressivement s'ouvrir. J'ai rencontré des assistants, nombreux, qui sont venus un peu perdus, ne sachant pas très bien comment faire des choix dans notre monde, comment avancer, comment découvrir leurs valeurs, et progressivement ils ont découvert que ce qui est le plus important, c'est le coeur, c'est leur amour. Il s'agit de découvrir que la seule chose qui est importante c'est de changer mon coeur, de devenir un peu plus aimant là où je suis, dans ma famille, dans ma paroisse, mon lieu de travail. Oui, être un peu plus à l'écoute de moi pour découvrir que je suis fragile, que j'ai plein de colère en moi, de rancune, plein de désespoir, de tristesse. Découvrir aussi que Dieu est là, que je peux changer, que j'ai besoin de l'Église, besoin peut-être, pourquoi pas, d'un conseiller ou d'un thérapeute, besoin d'amis pour changer. Et si je change d'autres changeront. On aime dire à l'Arche: « changer le monde, un coeur à la fois en accueillant une personne» car ce ne sont pas les grandes structures qu'on va changer....

La seule chose importante, c'est de « faire jaillir l'Esprit ». Durant toute la neuvaine vous avez la chance d'avoir avec vous Mario Doyle qui va vous aider à faire jaillir l'Esprit. Oui, découvrir que l'Esprit Saint habite en chacun de nous et qu'il s'agit de le laisser monter en moi pour qu'Il m'apprenne à aimer. Je vous disais tout à l'heure que pour moi personnellement ce chemin de 37 ans m'a fait découvrir l'humanité, découvrir ce que veut dire être un homme ou une femme. Pour moi, être une personne humaine, c'est rechercher la véritable maturité humaine, découvrir Jésus qui nous juge pas, qui nous condamne pas. Jésus m'aime comme je suis, avec mon histoire. Chacun de nous a son histoire, une histoire de fidélité et d'infidélité, de pauvreté d'échec et de réussite, d'accueil de l'amour de Dieu et de peur de l'amour de Dieu. Nous avons notre histoire.

J'étais officier de marine. On m'a appris a être efficace et rapide. Puis, j'ai quitté la marine parce je sentais que toute ma vie ne pouvait pas être simplement dévouée aux choses de la guerre ou à la préparation de la guerre. Mon dernier bateau était un porte-avions à Halifax. J'ai beaucoup aimé la mer, j'aimais la vie comme marin. J'ai quitté la marine pour être davantage avec Jésus et pour comprendre, je dirais cette vision de Jésus pour les êtres humains, pour les gens les plus petits, les plus faibles. Alors, je suis allé dans une communauté en France en 1950. J'ai rencontré un prêtre qui m'a aidé à être en communion avec Jésus, à connaître Jésus, parce que, finalement c'est la seule chose qui est importante c'est de rentrer en communion avec Jésus, de l'aimer, d'avoir une relation avec lui. Comme Serge vous le disait, après des études j'ai commencé à enseigner à Toronto, mais je savais que ce n'était pas ma vocation. J'attendais quelque chose et j'ai rencontré le père Thomas, maintenant mort. C'était un dominicain, aumônier dans un petit centre avec des personnes ayant un handicap. Il a suggéré de venir le rencontrer, lui et ses hommes parce que c'est une petite institution avec une trentaine d'hommes avec un handicap. Lui, il avait découvert un peu le mystère de Paul qui, dans la lettre aux Corinthiens 1, dit que: « Dieu a choisi ce qui est le faible dans le monde pour confondre les forts et les puissants, il a choisi les fous de ce monde pour confondre les soi-disant sages, il a choisi les plus méprisés, il a choisi ceux qui ne sont pas ». Le père Thomas avait découvert ce mystère étant aumônier de ces personnes avec un handicap. Chacun avait souffert, certain avait été en hôpital psychiatrique ou dans des institutions et en même temps il avait quelque chose dans le coeur de chacun que le père Thomas a pu saisir et qui donnait une autre vision à notre monde.

Si nous entrons en relation avec des gens rejetés et faibles, ils vont nous changer et nous faire entrer dans une autre vision de notre monde qui est une vision, beaucoup plus proche de l'Évangile. À l'invitation du Père Thomas, je suis venu un peu anxieux, « Comment parler avec des gens qui ne parlent pas? et même s'ils parlent de quoi va-t-on parler?» Moi, je connaissais un peu comment on fait marcher un porte-avions, je connaissais un peu de philosophie, Aristote, mais j'avais plutôt l'impression que les personnes avec un handicap, ça ne les intéresserait pas. Alors comment est-ce que l'on va entrer en relation? C'est la question que beaucoup d'entre vous se posent en face des gens avec un handicap. Alors je suis venu avec mes anxiétés que vous aussi vous avez, sûrement eu à un certain moment. J'ai été étonné parce que tout de suite il y avait une qualité d'accueil et chacun me disait: «Veux-tu être mon ami? Est-ce que tu reviendras nous voir?» Leur question fondamentale était: «Est-ce que tu m'aimes? Est-ce que je suis important pour toi?» J'ai réalisé après que c'est la même question que Jésus demande à Simon: «Simon, fils de Jean, m'aimes-tu?» (Jn, 21). C'est la grande question de Jésus posée à chacun de nous: «Est-ce que tu m'aimes? C'était la question avec les personnes ayant un handicap: «Est-ce que tu veux vivre une relation avec moi? Veux-tu être mon ami?» Ils posaient aussi une autre question par le regard. Une question beaucoup plus complexe: «Pourquoi? Pourquoi suis-je comme ça? Pourquoi est-ce que je tombe par terre? Pourquoi je ne peux pas vivre avec papa et maman? Pourquoi je ne peux pas être comme mon frère aîné qui est marié? Pourquoi? Pourquoi est-ce que je suis ce que je suis?»

Moi je n'ai pas demandé de naître, aucun de nous n'a demandé de naître. On en devient progressivement conscient lorsqu'on est un peu plus âgé. Mais la grande question est: «Pourquoi suis-je comme cela?» On n'a pas choisi d'être un homme ou une femme, d'être Acadien. C'est une déception pour des parents que d'avoir un enfant avec un handicap; on ne le veut pas. On l'accueille, mais c'est difficile. On lutte contre la maladie et les conséquences d'un handicap.«Pourquoi on ne veut pas de moi? Pourquoi on n'a pas besoin de moi?»

J'avoue que j'ai été touché par cette deuxième question, qui est aussi la question de Jésus. Jésus a été crucifié, vous le savez. Pour notre Maître, le fondateur de notre foi, la vie s'est terminée très mal. On ne voulait pas de lui. On l'a rejeté, on ne voulait pas l'entendre, on l'a crucifié, on l'a tué. Trois jours plus tard, il s'est relevé montrant qu'Il était vraiment le Fils de Dieu. À l'époque on ne voulait pas du Fils de Dieu. Aujourd'hui, on ne veut pas du Fils de Dieu qui nous appelle à grandir, à être son visage sur la terre, dans sa famille ou ailleurs.

Cette question du pourquoi m'a touché. J'ai alors commencé à rencontrer et à visiter des personnes avec un handicap dans des institutions et à l'hôpital. J'ai rencontré des parents et découvert la souffrance de ces parents. La blessure dans le coeur d'un papa et d'une maman quand ils découvrent que leur enfant ne fera pas comme les autres, qu'il ne pourra peut-être pas travailler et gagner de l'argent et que les autres enfants vont se moquer de lui. Enfin, vous connaissez cette réalité humaine. J'ai découvert ce monde de souffrances.

J'ai eu beaucoup de chance. J'ai été élevé en famille, j'ai pu faire des choix; j'avais réussi dans la marine, dans l'enseignement, et soudainement s'ouvrait devant moi un monde de gens qui n'avaient rien gagné et qui avaient beaucoup perdu. Un monde de gens très fragiles qui n'étaient pas bien accueillis dans la société, dans le village, dans la paroisse. Parce que chacun de nous, nous avons notre système de défense, nous avons nos préjugés qui fait que nous avons peur de celui qui est différent. Alors c'est vrai que, soutenu par le Père Thomas, j'ai découvert un monde que j'ignorais. J'ai senti que Jésus voulait que j'accueille des personnes comme Philippe et Raphaël. Raphaël, lui, avait eu une méningite quand il était petit. Il a perdu le langage, il n'avait pas un corps très fort. Philippe, lui, avait eu une encéphalite. Il avait un bras et une jambe paralysés et il parlait un peu. Au début, à l'Arche, nous étions trois. Trois dans une petite maison. Moi je faisais la cuisine, alors on mangeait très mal, c'est pas mon truc. Puis j'ai découvert que trois hommes vivant ensemble font beaucoup de saleté, et qu'ils ne sont pas très compétents à nettoyer. Je ne veux pas être sexiste mais je trouve que les femmes, en général, ne font pas autant de saleté que nous, et elles savent nettoyer un peu mieux. Alors s'arrête là la réalité.

Vous savez, l'Évangile est pleine de petits mots, de petites invitations de Jésus; il faut faire très attention dans l'Évangile. Il y a une petite invitation où Jésus dit : «Quand vous donnez un repas, n'invitez pas les membres de votre famille». Tiens, je croyais que Jésus était plutôt pour la famille. Et là il dit: «n'invitez pas les gens de votre famille, n'invitez pas vos riches voisins, n'invitez pas vos amis. Et quand vous donnez un très très bon repas, un banquet, invitez les pauvres, les estropiés, les infirmes et les aveugles». Et vous recevrez la bénédiction de Dieu. Vous serez bénis, vous serez heureux. C'est une béatitude de manger à la même table avec des gens exclus, des gens mis de côté. Dans l'Évangile, manger à la même table cela ne veut pas juste dire partager des spaghettis, ou je ne sais pas quoi, du homard par ici. C'est plus profond que ça. Dans la vision biblique, manger à la même table c'est devenir l'ami. Vous serez bénis si vous devenez l'ami d'une personne mise de côté. Pourquoi? Parce que le grand désir de Jésus, c'est l'unité. Le mal c'est quand on exclut, quand on rejette. Toute la joie de Dieu, c'est unifier, ramener les gens ensemble, créer communauté, se connaître, parler.

Tout le mystère de Jésus c'est qu'Il sait que ce n'est pas toujours facile d'accueillir l'autre. C'est pour cela qu'il dit: «Je vous enverrai l'Esprit-Saint, je prierai le Père, et si vous m'aimez et si vous gardez ma Parole, le Père vous donnera l'Esprit-Saint, le Paraclet». Parce que ce n'est pas facile d'aimer, on a besoin d'une nouvelle force. Peu à peu, j'ai découvert ce mystère de vivre et de devenir l'ami de Raphaël et de Philippe. Progressivement, ils m'ont donné une nouvelle vision du monde. Ils m'ont fait connaître d'une autre façon l'Évangile. Ils m'ont conduit d'une nouvelle façon à Jésus. Parce qu'on m'avait beaucoup appris à être efficace, rapide, etc. là il s'agissait de devenir plus aimant, de voir chaque personne comme importante et avais besoin de Dieu pour que je puisse dépasser mes blocages, mes angoisses et mes difficultés.

Alors ça été pour moi un cadeau de rencontrer des personnes fragiles. J'espère que chacun de vous recevra ce même cadeau, ce cadeau de découvrir une vision qui nous vient du faible et du rejeté et que ça changera beaucoup de choses en vous: Découvrir une nouvelle façon de voir Jésus, la foi et l'Église.

Tout droit réservé au site "L'UNITÉ PASTORALE SAINT-JEAN-EUDES"  © 2012